Lancelot Hamelin, Les Balades de JFK, manuscrit du roman à paraître début 2015. Photo Adam Repska.

Lancelot Hamelin
Écrivain

Résidences - Automne 2013

L’écrivain Lancelot Hamelin a été sélectionné pour la résidence d’automne 2013, il a passé 3 semaines à LPE en octobre-novembre 2013.

Lancelot Hamelin est écrivain. Il travaille beaucoup pour le théâtre. Il commence un travail d’écriture sur le réel, journalistique et non-fictionnel, par des collaboration avec des magazines et des revues : les Inrockuptibles, Vacarme, Libération, 491, Institutions… Il a écrit un premier roman publié chez L’Arpenteur-Gallimard en août 2012, Le Couvre-feu d’octobre. En juillet 2013, il a participé à un workshop au Lincoln Centre, New York.

Un texte écrit suite à sa résidence à La Petite Escalère

« La mort en ce jardin

« La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. Dans d’innombrables exemples nous verrons que pour l’imagination matérialisante la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie. »
L’Eau et les rêves, G. Bachelard

Lorsqu’on se laisse dériver dans le jardin, d’œuvre en œuvre, en découvrant toujours au loin, perdues entre les branches des arbres, brillantes du reflet des eaux ou à demi mangées par les ombres, ces sculptures faites de la main de l’homme et pourtant autonomes, comme si elles n’avaient fait que se prêter au jeu d’être créées – alors que ce sont elles qui nous rêvent – on a le sentiment de déambuler dans une psyché faite terre, faite eau, faite forêt, pour nous accueillir, nous perdre, se jouer de nous, et nous délivrer d’elle… Car le jardin est une machine désirante, et notre désir est toujours ranimé, animé par la vision de ces sculptures qui fuient et surgissent dans notre regard, aux quatre coins de cet univers qui est sans fin parce que la visite peut toujours recommencer… Il y a ici à l’œuvre une auto-génération dirigée de la perte et du désir – de la mort, oui, en tant que principe moteur du vivant…
Notre balade nous perd et le tracé de nos pas dessine sûrement ce que Fernand Deligny appelait des « lignes d’erre », nous faisant accéder au savoir inconscient que les fous détiennent parce qu’ils entretiennent des relations qui demeurent impensables par nous avec les eaux cachées dans les sols…
Mais ici, dans cette Louisiane basque, les eaux sont cachées comme les lettres dans les contes d’Edgar Alan Poe – au vu et au su de tout le monde, à fleur de peau – et nos lignes d’erre révèlent que nos errances sont faites de nos certitudes…
Peut-être cette marche de sculpture en sculpture, dans un dédale sans murs que les arbres en mouvement rendent encore plus fatal, est-elle la psychanalyse du jardin qui nous observe et souffre de nos douleurs, car ce jardin est un cerveau, le système nerveux d’une créature qui pense en dehors du temps parce que le temps constitue sa chair même, sa chair végétale, d’un bois qui pourrit mais aussitôt renaît de terre, et que les cendres revivifient…

Le Moura

Aux lisières du jardin, il y a cet immense terrain fait de tourbière, et qu’on appelle de ce nom animé d’un étrange futur, Le Moura… 

On dit qu’il ne faut pas s’égarer du chemin qui en fait le tour car en son cœur, on a vu les sables mouvants faire disparaître un chevreuil entier, dans le ventre de la terre… Chaque année, à la fin de l’hiver, on incendie sa végétation et le Moura se recouvre d’une cendre noire, comme une parcelle de territoire lunaire retrouvé sur notre terre… Mais au printemps, de cette terre morte, où les souches jaillissent comme des moignons de minerais, renaissent des poussent de verdure… Ne dit-on pas que le bois brûlé, réduit à son carbone, produit avec le temps – avec l’éternité – des diamants ?
Mais nous sommes face à l’eau et à son lent travail d’oxydation, de rouille, de corruption des fibres, de prolifération des bactéries et des mousses, et les œuvres vivent, c’est-à-dire qu’elles meurent, qu’elles subissent les assauts des intempéries, les poussées des plantes, les inondations et les sursauts de la boue. Les étudiants en restauration ne comprennent pas la logique qui pousse les propriétaires des lieux à considérer la dégradation comme un allié de l’art lui-même, l’entropie comme une valeur ajoutée, à l’instar de cette œuvre puissante, terrible et fragile d’Andy Goldsworthy…
Ce sont trois caissons d’ardoise installés sous les arbres, enjambant un canal où les eaux rouges dorment, presque noire. Ces trois boîtes évoquent des cercueils où auraient été déposés des troncs d’arbres qui commencent à disparaître, se décomposant sous les mousses et la pourriture qui emporte les écorces et la chair des arbres comme celles de nous autres, frères humains… 

Le Stalker et la Maison Usher

Mais c’est tout le jardin, toute la région, qui semble voué à cette abolition, comme si la maison de La Petite Escalère s’enfonçait dans les sols boueux et travaillés par les eaux incessantes, faites pour réfléchir la lumière hantée du Sud Ouest… La Maison Usher est ici, et elle est gardée par un vieux Stalker qui en réserve la visite à ceux qui savent se taire et écouter le murmure grâce auquel les sculptures échangent des projets avec les plantes qui poussent autant qu’elles meurent, qui poussent les sculptures autant que les œuvres nous poussent, nous qui les regardons, dans un monde de reflets et d’ombres liquides… 

« à part cet indice d’un vaste délabrement, l’édifice ne donnait aucun symptôme de fragilité. Peut-être l’œil d’un observateur minutieux aurait-il découvert une fissure à peine visible qui, partant du toit de la façade, se frayait une route en zigzag à travers le mur et allait se perdre dans les eaux funestes de l’étang. »
La Chute de la Maison Usher, E.A. Poe »

« Le Jardin qui », Carnet nº3, éd. La Petite Escalère, 2014.